« Tout doit irradier la lumière – la force – la vie »

Anna-Eva Bergman, extrait des carnets, 17.10.1946

 

Vue panoramique de l’atelier d’Anna-Eva Bergman à Antibes. De gauche à droite : N°67-1966 Grand Océan (1966), N°87-1970 Deux barques d’argent (1970), N°36-1965 Falaise (1965), N°26-1962 Feu (1962). © Fondation Hartung-Bergman.

 

A peine entré dans l’atelier d’Anna-Eva Bergman à Antibes, et le temps se suspend. Murs blancs et lumière méridionale encadrent les œuvres disposées dans l’atelier. Une large fenêtre découpe le mur nord, nous immergeant en contre-plongée dans l’immense champs d’oliviers qui s’étend au dehors. En se déplaçant, l’espace s’anime, et à chaque mouvement, on croit voir les tableaux accrochés se mouvoir avec nous : les toiles d’Anna-Eva Bergman, comme elle l’écrivit dans ses carnets, contiennent « leur propre vie intérieure ».

 

Anna-Eva Bergman (1909-1987) est née à Stockholm en Suède mais a passé son enfance en Norvège, pays d’origine de sa mère. Après des études aux Académies des Beaux-arts d’Oslo et des Arts Appliqués de Vienne, elle se tourne vers l’illustration. Ses dessins, pleins d’humour, croquent la société contemporaine. Elle rencontre Hans Hartung à Paris en 1929. Le couple se marie la même année, et voyage : Dresde, le sud de la Norvège, Paris, Minorque, Berlin. Elle publie ses illustrations dans des journaux viennois puis norvégiens, et s’intéresse parallèlement en peinture au nombre d’or, la proportion idéale permettant de construire des formes harmonieuses. En 1937, elle se sépare de Hans Hartung et repart vivre en Norvège, où elle restera jusqu’en 1952.

 

François Walch, Anna-Eva Bergman dans son atelier à Antibes, 1975.

 

Les années de guerre marquent un tournant dans son art ; elle aspire désormais à plus de liberté pour se consacrer entièrement à sa peinture. Elle dira à Hans Hartung, dans sa lettre de rupture : « Je dois être tout à fait libre et seule, et avant tout avoir beaucoup de temps – pas de tâches domestiques et autres soucis, seulement m’occuper de mon travail personnel et aussi avoir le loisir de me reposer » (Lettre de Anna-Eva Bergman à Hans Hartung, 14 avril 1937, archives de la Fondation Hartung-Bergman). Elle se consacre à l’illustration et à l’écriture et publie un ouvrage, Turid en Méditerranée, relatant sa vie à Minorque avec Hans Hartung. De 1941 à 1951, elle rédige des carnets où l’on sent un intérêt grandissant pour l’abstraction. Elle y développe son vocabulaire abstrait autour des notions de rythme, ligne, lumière et forme. En 1942, elle fait la rencontre décisive de Christian Lange, un architecte norvégien restaurateur de cathédrales médiévales. Leurs discussions sur l’art et la philosophie, son intérêt pour le nombre d’or, et sa connaissance des techniques picturales anciennes vont nourrir les réflexions d’Anna-Eva Bergman et sa démarche artistique.

 

Fascinée par la peinture byzantine pour sa « force d’expression extraordinaire avec un minimum de moyens » (Extrait de note manuscrite signée AEB, non datée, archives de la Fondation Hartung-Bergman), Anna-Eva Bergman est particulièrement attentive lorsque Christian Lange l’initie à la technique de la peinture à la feuille de métal, très largement utilisée dans l’art byzantin et dans les églises médiévales. Après une phase de réflexion dans ses carnets, elle développe un répertoire de formes abstraites issues de la nature : d’abord la pierre en 1951, qui entraîne dès 1952 montagnes, océans, arbres, astres…En se concentrant sur la notion de rythme et de ligne, elle simplifie les motifs et abstrait le réel. L’usage de la feuille de métal pour retranscrire ce nouveau langage correspond parfaitement aux idées qu’elle développe dans ses carnets. Dans l’art médiéval, les feuilles d’or permettent de suggérer l’espace immatériel et intemporel du sacré. Bergman se définie elle-même comme panthéiste, considérant que la nature est divine. A ce propos, elle dira : « C’est la force inhérente au devenir de la Nature et de l’Homme : c’est la Vie » (Entretien avec Andrea Schomburg, 1985, archives de la Fondation Hartung-Bergman). Utiliser les feuilles d’or et d’argent dans ses paysages, en considérant la symbolique spirituelle qui leur est attribuée, est une manière pour Bergman de sublimer la nature en lui donnant un caractère sacré, universel et éternel.

 

De plus, la feuille de métal lui permet de travailler la lumière, notion fondamentale de son œuvre. Il serait d’ailleurs plus juste de parler des lumières d’Anna-Eva Bergman. Car l’éclat émane d’abord des œuvres elles-mêmes. Le caractère irradiant de la feuille de métal fait jaillir la lumière de la matière, et la dominante colorée perçue varie en fonction des dégradés de couleurs de fonds choisis. L’apport de lumière extérieur, qu’il s’agisse d’un éclairage naturel ou artificiel, vient se surajouter. L’œuvre devient vivante, car elle réagit à son environnement et à la manière dont le regardeur se positionne : dans l’atelier, Le Feu est alors incandescent, et Le Grand Océan scintillant. C’est comme si les toiles se mouvaient avec nous, à la manière, en somme, d’un paysage changeant.

 

La lumière des œuvres d’Anna-Eva Bergman n’est d’ailleurs pas nécessairement diurne, car la luminosité de la nuit est au cœur de ses préoccupations artistiques. Il faut dire qu’en Norvège, on alterne entre le soleil de minuit qui éclaire jour et nuit en continu ; et la nuit polaire où l’obscurité se mue en lumière crépusculaire permanente. Ces phénomènes lumineux fascinent Bergman. Après un voyage au Cap nord de la Norvège à l’été 1964, elle se souvient : « C’était le mois de juin, nous traversions la zone de lumière où le soleil ne se couche pas, et par conséquent, ne se lève pas non plus. Il n’existait pas de nuit et les paysages avaient un aspect magique » (Entretien avec Andrea Schomburg, 1985, archives de la Fondation Hartung-Bergman). Nombre de ses œuvres s’inscrivent dans cette recherche du lumineux dans l’obscure. Ainsi de l’ensemble des astres, un thème qu’elle développe dès les années 1950 et qu’elle traitera jusqu’à la fin de sa vie. Il lui permet de fusionner ses préoccupations – faire surgir la lumière du motif même par l’usage de feuilles métalliques – avec la perception humaine des astres, dont on a l’impression que l’éclat émane de la matière.

 

N°11-1968 Grand rond, 1968
Vinylique et feuilles de métal sur toile, 200x250 cm
Fondation Hartung-Bergman (Antibes). © Fondation Hartung-Bergman

 

Cette vibration de la matière par la lumière, associée au frémissement de la ligne, constitue assurément la poésie des œuvres d’Anna-Eva Bergman, à la croisée d’un réel changeant et d’une harmonie éternelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

Un ensemble d’œuvres d’Anna-Eva Bergman est visible au Centre Pompidou Metz pour l’exposition « Peindre la nuit » (dont N°11-1968 Grand rond). Une exposition monographique « Anna-Eva Bergman, du Nord au Sud, Rythmes » est également présentée au centre d’art Bombas-Gens à Valencia (Espagne) du 14 novembre 2018 au 5 mai 2019.

L’atelier d’Anna-Eva Bergman à la Fondation Hartung-Bergman d’Antibes est ouvert aux visites une fois par semaine sur réservation d’avril à octobre. Renseignements ici.

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