Léa est une artiste sculpteure* diplômée des Beaux-Arts de Paris en juin 2014 avec les félicitations du Jury. Cette distinction lui permet de réaliser sa première exposition collective avec les autres lauréats, dans l’enceinte du Palais de l’École. Elle y rencontre Maya Sachweh, grâce à qui elle mène à bien une exposition personnelle à la galerie du CROUS en 2015. Depuis, elle continue sans relâche à exposer ses sculptures et installations, mais aussi photographies et vidéos, dans divers lieux, villes et pays. Elle partage l’Atelier Le Midi à Montreuil, avec six autres artistes, où nous sommes allé.e.s à sa rencontre.

A ton tour. 2018. Installation in situ. Métal, serre-joint, jouet grue, fil de coton, algue. Crédit photo: Salim Santa Lucia

Léa, pourrais-tu nous raconter ton parcours et ce qui t’a donné envie d’être artiste ?

Tout a commencé au lycée avec mon professeur Philippe Guesdon. Étudier l’Art avec lui m’a ouvert les yeux sur ce que je souhaitais faire, et très vite je me suis concentrée exclusivement sur la création. J’ai ensuite intégré en 2008 une classe préparatoire à Fontenay sous-bois, créée par Charles Gallissot. Les journées intenses, entre la pratique d’atelier et les cours de philosophie, modèles vivants, écriture, ou encore cinéma, m’ont permis de fonder des bases solides et d’intégrer les Beaux-Arts. Arrivée dans la grande école, j’étais ravie de pouvoir intégrer l’atelier d’Emmanuel Saulnier, un sculpteur dont j’aimais et connaissais déjà le travail. J’ai également eu l’occasion de discuter avec le photographe Patrick Tosani, qui m’a poussé à combiner ma pratique photographique avec celle de la sculpture. Et dans mon travail,  je me sers toujours de l’une pour m’inspirer de l’autre et inversement. 

Puis en 2014, je suis partie six mois à l’Ecole de Parque Lage à Rio de Janeiro. Ce dépaysement a marqué un tournant décisif dans mon travail. J’ai expérimenté de nouvelles choses, pris du recul vis-à-vis de ma pratique, et des lignes géométriques bien droites, je suis passée à la souplesse et aux courbes. 

Peux-tu nous en dire un peu plus sur ta pratique? Quelles sont tes inspirations et ton processus créatif ?

Je suis très inspirée par l’eau. Il y a cette transparence, ces reflets et cette fluidité qui me fascinent. Les formes que prennent mes sculptures sont liées aux formes de la mer, des cascades ou des lacs. C’est ce que je cherche à travers la brillance et la souplesse du métal et du plexiglas. Aussi, j’aime beaucoup les choses étranges que je trouve sur les plages (os de seiches, capsules d’œufs de raie, couteaux).  J’assemble tous ces matériaux industriels et naturels. J’aime bien qu’on ne distingue quasiment plus leur provenance quand ils se cotoient.

Je travaille souvent avec des objets qui ont un vécu et  pour lesquels j’ai des coups de cœur. C’est par exemple, à La Réserve des Arts – ma caverne d’Ali Baba – que j’ai trouvé de longs rouleaux de papiers Mirolège, qui avait servi à une exposition d’Olafur Eliasson. Je m’en suis servi pour une de mes installation et les ai suspendus dans de grands espaces vides. J’ai voulu mettre en exergue les caractéristiques paradoxales de ce matériau qui m’ont tout de suite plu : sa transparence qui reflète comme l’eau, sa finesse qui résiste comme le métal. J’utilise très souvent ce Mirolège dans mes installations, je projette dessus de la lumière, ou de la vidéo. Le réemploi ne me gêne pas du tout, bien au contraire, je suis contente de redonner vie à ces matériaux.

J’attache mes éléments ensemble avec des fils élastiques, des poids au sol ou encore des serre-joints. Je veux que ma manipulation soit visible et qu’elle raconte comment les formes de mes sculptures tiennent. Mon processus créatif est ainsi intelligible pour le spectateur, car il fait parti intégrante de l’œuvre. Lorsque je travaille j’aime expérimenter des choses qui pourraient paraître impossibles à mettre en œuvre et ainsi prendre des risques.  La plupart des œuvres sont posées sur un point d’équilibre et tiennent de manière un peu magique. Tout tient à rien dans la vie, n’est-ce pas? J’aime éveiller la curiosité et faire peur. Est-ce que la sculpture va dégringoler, tomber, s’éclater ? On se pose la question. Le danger est là, mais il fascine. 

Cycles.2018. Installation in situ. Couteaux de mer, fil de soie, poids en fonte, pierres. Crédit photo : Hicham Gardaf

Justement, tu nous parles de tension mais j’ai remarqué qu’elle était toujours accompagnée d’un côté aérien dans tes œuvres.

Oui,  tout est dans le contraste et le lien et mes recherches soulèvent des dualités entre le léger et le lourd, le naturel et l’industriel, mais aussi entre le terrien et l’aérien.

Je crois que cette tension évidente vient de mes peurs les plus profondes, du temps qui passe… Comme on le dit “La vie ne tient qu’à un fil”et ces réflexions qui font partie de moi se retrouvent dans mon travail. Mais en même temps je suis aussi quelqu’un de rêveur et dans la lune, heureuse de tout.  Je suis toujours en mouvement, soit très proche du sol, soit très haut dans les airs ! J’aime observer le vide dans ses moindres recoins et l’intégrer à mes sculptures. Je me sers beaucoup de mon corps lorsque je crée. Souvent je le malmène car je me mets dans des positions très tendues. Il se tord en même temps que mes sculptures et il finit par leur ressembler, ou plutôt ce sont elles qui me ressemblent !

Et quel est ton rapport à la féminité en tant qu’artiste ?

En tant que sculpteure* je travaille avec des matériaux parfois lourds et de grandes dimensions, et il m’est souvent arrivé que l’on me dise que j’avais forcément été aidée pour réaliser de telles pièces ! Alors que je ne choisis pas les tailles de mes sculptures, ni la complexité du travail de leur fabrication, pour prouver aux autres qu’une femme peut faire de grosses sculptures. Je ne suis simplement pas capable de faire autrement, car je suis quelqu’un qui bouge et aime jouer avec le volume et l’espace. Ma féminité n’a jamais été une condition dans mon travail. Et puis qu’est-ce que ça veut dire féminin ? Chez des hommes il y a des côtés féminins, et chez des femmes des côtés masculins, on peine déjà à le définir.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur l’Atelier le Midi que tu partages ?

Nous sommes sept amis artistes ici, pratiquant des disciplines différentes ( peinture, design, architecture, sculpture, photographie…). Nous avons obtenu la bourse au projet collectif François de Hatvany en 2017. Après avoir réhabilité des parties de notre atelier, nous avons décidé de créer une résidence nomade dont le résultat serait présenté au cours d’une exposition. Ce projet collectif “Format-cabine” se base sur les thèmes du déplacement, de la collaboration et sur une contrainte de format lié au transport des œuvres qui seront réalisées. Chacun de nous va partir avec une valise de petite taille pour aller collaborer avec une personne qui n’est pas artiste. Bientôt, de mon côté, j’irai travailler avec un pêcheur, nous utiliserons des encres et des filets. Une nouvelle aventure ! 

Au large. 2016. Mirolège, câbles, poids en fonte, projecteurs de lumière, ventilateur. Installation in situ . Résidence Pollen,  Monflanquin. Crédit photo : Léa Dumayet

*ndlr : à la demande de l’artiste le mot sculptrice a été modifié en sculpteure.