Morgane Porcheron née en 1990 à Lyon, vit à Paris et travaille à Montreuil. Elle est diplômée de l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Toulouse (2013) et des Beaux-Arts de Paris (2016) en passant par un échange à Shanghai (2014).

Morgane a fait plusieurs résidences artistiques dont la Casa Lool dans le Yucatan au Mexique (2017). Son travail a été exposé dans différents lieux comme au musée du Louvre (2017), à La Villette (2018), à la galerie Un-Spaced (2018), à Fontainebleau durant le Festival d’Histoire de l’Art (2018). Elle a  co-organisé des projets d’expositions et d’édition à Doc (2016), au Point Éphémère (2017), à La Fabrique made in Bagnolet (2018), à La Villa Belleville (2018) et à Arondit (2018-2019) en tant qu’artiste et commissaire.

 

Forêt Contrôlée, 2018, Béton, acier, branche de laurier et de cerisier, Crédits photos : Salim Santa Lucia, Arondit – 2018

Pourrais-tu nous présenter ton parcours ?

Je m’appelle Morgane Porcheron, je suis née en 1990 à Lyon. J’ai commencé très jeune à prendre des cours de peinture, même si ça ne fait plus partie de mon travail actuellement. J’étais très intéressée par les travaux manuels, la danse et la gymnastique. Puis, j’ai commencé à découvrir, grâce à mes cours d’Histoire de l’art au lycée, de nombreux courants et pratiques artistiques. À cette période, je faisais des collages avec des matériaux récupérés. C’était également une période où on nous parlait beaucoup de César, de Bernar Venet, des artistes de la Villa Arson utilisant des matériaux bruts, des éléments du quotidien, de la vie et de la ville actuelles.

Par la suite, je savais que j’étais intéressée par le milieu artistique, mais je ne savais pas si je voulais être plutôt artiste ou designer. J’ai donc fait une classe préparatoire aux Beaux-Arts de Lyon et c’est devenu assez clair qu’une école de Beaux-Arts m’était destinée.

C’est pendant mon année dans cette prépa que j’ai réellement découvert l’installation, l’art environnemental et le Land Art. Je regardais le travail de Yayoi Kusama, Tadashi Kawamata, Vincent Lamouroux, Philippe Ramette, Daniel Firman, etc.

J’ai ensuite intégré les Beaux-Arts de Toulouse en 2011. Durant mes années toulousaines je me suis intéressée à des courants plus anciens et pionniers comme l’art minimal et l’arte povera, mais également à des artistes récents travaillant avec ou sur l’architecture comme Gordon Matta-Clark, ou, utilisant des matières éphémères comme Katinka Bock, ainsi qu’aux écrits de Georges Didi-Huberman ou Rosalind Krauss.

Pendant ce cursus j’ai fait un séjour à Shanghai, dans l’école offshore créée par Paul Devautour. Ce séjour m’a beaucoup plu, il y avait un rapport fort aux ateliers d’artistes et à cette ville en constante mutation. Nous faisions beaucoup de visites d’ateliers, visitions des expositions, rencontrions les artistes et curateurs locaux. Dans l’esprit de Paul Devautour, donc sans formation, sans murs et sans toit, de manière très ouverte. À mon retour à Toulouse, j’avais envie d’autre chose et, dans mon esprit, la seule école à avoir un fonctionnement différent des écoles d’art comme Toulouse était les Beaux-Arts de Paris, qui fonctionnent par ateliers. J’ai donc terminé mon cursus là-bas. C’est pendant ma formation parisienne que j’ai abordé des questionnements liés à la sculpture classique et aux socles tout en ayant un regard contemporain.

 

Tu as l’habitude de travailler en atelier. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

J’ai en effet une pratique d’atelier. Je partage actuellement un atelier à Montreuil, qui s’appelle l’Atelier du Midi avec six autres artistes aux pratiques diverses. C’est intéressant et motivant de savoir que les gens sont présents et actifs, de pouvoir parler du travail, de confronter les techniques et de se prêter les machines qui parfois coûtent très cher, cela permet d’avoir aussi un format de confiance. L’atelier est important pour moi, la technique et le savoir-faire sont présents dans mon travail. L’atelier a même été le sujet d’une exposition que j’ai co-organisée en 2016 au DOC, qui s’appelait Process in situ. Elle portait justement sur les thèmes du processus de création, le rapport à l’aura d’atelier sur place puis transposé dans un autre espace. C’était une exposition collective assez radicale présentant uniquement de la sculpture. Mais une édition papier au nom éponyme ouverte à divers disciples était aussi présentée.

 

Tu as été commissaire de plusieurs expositions. Est-ce que ce travail en parallèle te permet de développer ta propre pratique ?

Je pense que les deux sont liés. C’est vrai que c’est une chose que j’aime beaucoup, parce que le fait de mélanger plusieurs artistes ou plusieurs disciplines ou en tout cas faire appel à des tierces personnes permet d’enrichir le propos et de le rendre plus autonome. J’ai donc monté cinq expositions en tant qu’artiste-commissaire, qui ont été des commissariats en duo. À chaque fois avec des nouveaux artistes et des nouvelles thématiques qui viennent s’enrichir.

 

Pourrais-tu nous parler davantage de tes réflexions et des techniques que tu utilises ?

J’ai une pratique artistique plutôt sculpturale mais je fais aussi de l’installation et de la photographie. J’utilise souvent des matériaux bruts, autant du béton, de la terre, du plâtre ou l’acier, mais aussi des matières naturelles et éphémères. La matière ou la technique arrivent après l’idée et la transforme souvent. J’ai d’abord une idée, qui peut autant venir de lectures, de sensations ou de formes observées, puis je prends des éléments opposés que j’essaie de faire cohabiter, le plus souvent un matériau industriel que je fais coexister avec un élément naturel, lié à l’architecture et aux paysages environnants.

 

Tu parlais tout à l’heure de l’importance de la récupération d’objets au début de ta pratique. Est-ce encore le cas ?

Oui, ça peut être de la récupération ou plutôt de la cueillette ! Cette façon de récolter peut également se faire par l’empreinte et le moulage. Emprunter ou prendre l’empreinte, j’aime jouer avec cette nuance, que l’on peut retrouver dans mes titres d’œuvres. Car prendre l’empreinte c’est prendre la forme, la figer dans le temps. Les notions de temps, de passage et d’évolution sont présents dans mon travail. Comme aussi les couleurs qu’on peut retrouver en prenant ces empreintes gardant traces et matières.

 

Tu travailles beaucoup sur les liens entre des éléments végétaux et industriels. Est-ce que tu veux nous parler de certaines de tes œuvres de ce type ?

Les matières naturelles et brutes ou l’insertion d’éléments vivants font partie de mon travail. J’utilise de vraies plantes, cueillies comme vivantes. J’ai eu l’occasion de faire deux installations avec des pousses de fèves. Au fur et à mesure des expositions par leurs pousses et leur force, les plantes ont fait craqueler les éléments sculpturaux. La première s’appelle Mur en mouvance, c’est une installation qui a été présentée dans la grande Halle de La Villette au printemps 2018. Cette œuvre représente un fragment de mur en briques craquelant et se modifiant le long de l’exposition. En parallèle, j’exposais dans la galerie Un-Space une œuvre qui s’appelle Fêlure. Plate et irrégulière, elle est composée de morceaux de briques plus ou moins fondus. De la même manière que dans Mur en mouvance, les plantes ont poussé et ont fait craqueler la parcelle de terre. Ce sont des jeux en rapport avec le sol, l’architecture, ses composants, l’espace environnant et leurs strates. Dans Fêlures, les couches et les strates sont visibles : le terreau, les racines, la brique, puis l’élévation des plantes.

Dans mes compositions, nées de protocoles qui se superposent et d’éléments qui se confrontent, se joue donc une double tension: l’ambivalence entre l’artisanat et la manufacture, un va-et-vient entre l’intervention de l’homme sur la nature et la constance de celle-ci à reprendre ses droits.

 

Est-ce aussi un jeu pour toi de laisser l’œuvre se modifier au cours du temps, notamment lors des expositions ?

Oui, l’évolution est importante. J’utilise des matériaux éphémères me permettant de m’amuser avec la notion de temps, celle d’une exposition, d’un moment précis, d’une saison, etc. J’inclue des plantes ou des branches que je cueille dans d’autres matières, comme le plâtre ou le béton. Récemment, j’ai réalisé l’installation Forêt contrôlée, qui se compose de fragments d’architecture en béton traversés par des branches de laurier et de cerisier. Ce sont des formes imaginées, inventées, mais puisées d’éléments que je vois dans mon quotidien. J’aime prendre des photos quand je me balade, réaliser des croquis ou noter des mots dans mes carnets. Ces confrontations de matières et de formes sont omniprésentes : un grillage avec une plante qui s’est entourée dedans, ou bien, un trottoir qui a craquelé par la force des racines d’un arbre, etc. Ce sont des choses simples que je pointe du doigt et que je mets en avant ! Dans Forêt contrôlée, par exemple, on a cinq fragments d’architecture dans lesquels viennent transpercer d’énormes branches, on retrouve donc la confrontation. Les branches sont courbées par rapport aux formes en béton qui ont un côté stricte et anguleux. Récemment, j’ai aussi réalisé une sculpture murale très simple, qui est l’association de deux éléments : un tuteur torsadé et une fine branche. Je l’ai nommée Composition à deux tiges. Cette œuvre par ces deux éléments primordiaux serait une sorte de synthèse de mon travail.

 

Parlons maintenant de toi en tant qu’artiste et en tant que femme artiste. Est-ce que tu te questionnes sur ce statut ? Comment te places-tu dans ce milieu qui reste encore très masculin ?

Si je reprends depuis mes études, je pense que la première chose qui m’a interloqué c’est que quand je suis rentrée aux Beaux-Arts, il y avait beaucoup plus de filles que de garçons, disons 60%, alors que quand je suis arrivée en dernière année, il ne devait en rester plus que 40%, voire moins. Je me suis toujours demandé pourquoi sans avoir vraiment de réponse. On sait depuis le début que ce n’est pas une voie évidente, parce que c’est toi, seule, qui doit justifier, montrer ton travail et trouver les solutions pour te mettre en avant.

En général, on voit très bien qu’il y a plus d’artistes hommes reconnus. Quand je vais voir une exposition je me fais souvent la réflexion.

Évidemment, c’est bien connu que dans l’histoire de l’art on parle principalement d’artistes masculins. Tout le monde peut citer Rodin, Matisse, Picabia, Picasso, Brancusi, etc. Des artistes femmes, bien sûr qu’on peut en citer, mais il y a en a beaucoup moins. Cette inégalité se ressent. De plus, dans l’entourage, il y a aussi tous les questionnements par rapport au fait d’être mère, l’impact sur la carrière, de ne pas avoir de salaire fixe. Le statut de femme « mère » ce n’est pas que dans le monde de l’art mais dans la société en général.

 

As-tu l’impression que c’est difficile d’être une artiste aujourd’hui ?

Ce n’est pas évident dans tous les cas. Et je pense que les hommes rencontrent des difficultés autant que nous. Ce n’est pas facile d’en vivre, de vendre, être un standard, parce qu’il y a aussi la question des galeries. On me demande souvent si je suis en galerie, je n’ai pas eu l’occasion que ça arrive mais je ne sais pas si c’est quelque chose qui me plairait parce que j’ai peur de devoir répondre à des normes pour les foires, pour les ventes etc. Cependant, les galeries s’occupent de la partie commerciale, ce sur quoi les artistes ne sont pas formés et performants.

 

Comment imagines-tu, sur un moyen terme, faire évoluer ton travail ?

Je postule à des prix, j’envoie des dossiers pour des concours, des résidences mais je n’ai pas envie d’attendre. C’est pour cela que je suis également curatrice. Le fait d’organiser des projets me permet de rester dynamique, de me donner des dates butoirs, de découvrir des lieux, de faire de nombreuses rencontres, etc. J’essaie de trouver des lieux spécifiques, ce qui me permet d’établir un lien avec ma pratique sculpturale : travailler avec des lieux qui ont, par leur composition, des spécificités et connivences avec un travail in situ. Organiser des expositions me permet d’avancer et de ne pas attendre qu’on vienne me voir.

À moyen terme, je me vois donc continuer à exposer, faire des projets, tout faire pour que ça marche. Je pense que ce que je touche dans mon travail, est lié à des questionnements environnementaux et sociétaux actuels et que ça ne peut que mettre en route des discussions et des ponts entre les êtres humains. Ma pratique artistique reste un travail d’atelier autonome et singulier, mais en même temps j’englobe plein de sujets.

 

Tu t’intéresses également au travail plus collectif. Est-ce que tu as des projets en ce moment ?

Avec notre atelier nous avons eu une bourse en 2017, qui s’appelle La bourse aux projets collectifs François Hatvany. Pour candidater, il fallait être fraîchement diplômé.e, je venais de finir les Beaux-Arts de Paris et d’intégrer l’Atelier du Midi. Avec cette bourse on a dans un premier temps, en 2017 et 2018, réhabilité notre espace de travail. On a fait des travaux d’isolation et construit des espaces de stockage en agrandissant la mezzanine.

Actuellement, nous développons un projet collectif qui va donner lieu à une exposition en 2019. L’idée du projet, qui va s’appeler Format Cabine, est que chacun va devoir travailler avec une tierce personne, d’un corps de métier différent, qui peut être très varié : philosophe, musicien, archéologue… ce que l’on veut. Nous devons chacun faire un déplacement afin d’effectuer une collaboration et ensuite ramener l’œuvre dans une valise format cabine, tous avec le même budget. Toutes ces collaborations, rencontres et productions plastiques seront donc exposées cette année. Nous sommes en train de chercher un lieu pour présenter l’exposition.

 

Avec qui penses-tu collaborer pour ce projet ?

J’ai déjà travaillé avec une amie scientifique qui s’appelle Anaïs Abramian qui est scientifique à l’Institut Physique du Globe de Paris. Elle étudie la mécanique des fluides, notamment la morphogénèse des rivières et comment les formes se créent en tresse, chenaux, etc. Comme je m’intéresse à la nature, aux paysages et aux formes dans le vivant, je lui avais demandé si je pouvais venir début 2018 dans son laboratoire à Jussieu pour mouler son expérience. Au début, elle était un peu étonnée mais comme elle connaît très bien mon travail, elle m’a laissé son laboratoire un week-end. Cette collaboration est née et depuis nous suivons de près les travaux de l’une et l’autre. Cette expérience s’était donc passée à Paris, et là, elle est partie poursuivre son travail à Cambridge. Elle fait toujours de la recherche par rapport aux fluides, mais avec les montagnes. Elle s’intéresse en particulier à la forme des glaciers, créée entre les deux flancs d’une montagne lorsque la neige s’accumule. Donc l’idée du projet est d’aller à Cambridge très prochainement et travailler avec elle là-dessus, peut-être avec un moulage à nouveau. Je dois réfléchir par rapport à la valise également, car, j’aimerais l’inclure dans l’objet final. J’ai déjà quelques idées !

En fait ce qui m’intéresse aussi dans le moulage, ce sont les apports de matières. Pour leurs expériences, Anaïs et les autres scientifiques utilisent des grains en plastique recyclé qui imitent le sable en termes de texture et de poids. Dans l’œuvre que j’avais réalisé avec elle, Lit en relief, ces grains sont restés dans le moulage et ont été incorporés à l’œuvre finale en plâtre teinté. Cela apporte à l’œuvre toute une lecture sous-jacente en lien avec la pollution des mers et le recyclage. Ce sont des thématiques que je souhaite développer. L’œuvre Forêt contrôlée, pointe déjà des problèmes de déforestation. J’aimerais donc réutiliser ces grains, les montrer, et peut-être empreinter une forme dedans, mais tout cela est encore en cours de réflexion !

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