Sophie Motsch est attachée de conservation au département XVIIème et XVIIIème siècles du musée des Arts décoratifs de Paris. Elle est commissaire de l’exposition « Même pas peur ! Collection de la baronne Henri de Rothschild » qui se tient à la Fondation Bemberg à Toulouse jusqu’au 30 septembre 2018 et qui présente un singulier ensemble de 180 têtes de mort conservé au musée des Arts décoratifs. Mathilde de Rothschild (1874-1926), épouse du baron Henri de Rothschild, mère de famille, philanthrope et femme du monde, a en effet réuni des objets sur les thèmes de la mort et du squelette. La collection comprend ainsi des petites têtes de mort réalisées dans divers matériaux –ivoire, os, pierre, faïence, bois, corail, cristal -, des grains de chapelet, des statuettes, des pommeaux de canne, une montre, une épingle de cravate électrique ou encore des netsuke japonais.

 

Sophie Motsch, © Luna Violante

 

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous tourner vers les arts décoratifs, quelles ont été vos inspirations ?

Ce ne sont pas du tout les cours de la fac parce que je n’y ai absolument jamais eu de cours d’arts décoratifs, c’est un goût personnel pour le musée des Arts décoratifs que j’avais fréquenté en tant que visiteuse à de nombreuses reprises. La première fois c’était une exposition sur le sucre, qui a fait date, il y avait des décors en sucre, c’était vraiment incroyable. J’avais d’ailleurs à peine neuf ans et j’en garde un souvenir ému. J’avais envie d’être conservatrice depuis la classe de quatrième, en particulier à la suite de visite d’une exposition qui s’appelait « Seicento » au Grand Palais, dont le scénographe était Pier Luigi Pizzi. C’était absolument admirable puisque le scénographe avait reconstitué une nef d’église, avec des autels latéraux en stuc, c’était très spectaculaire, ça avait un aspect extrêmement baroque dont la scénographie relevant du théâtre que j’ai vraiment adorée. Donc dans mon esprit, être conservateur, c’était à la fois s’occuper d’une collection, même si j’avais une idée imparfaite de ce qu’était le métier, et aussi faire de la scénographie, c’est-à-dire mettre en valeur les objets, et finalement davantage être décorateur, scénographe. Ce n’est pas ce que j’ai fait parce que à vrai dire je ne savais pas comment faire, mais être conservateur pour moi ça regroupe tout ça, puisque si on n’est pas celui qui dessine le décor, on dialogue avec le scénographe et on peut participer à l’élaboration du décor en donnant ses idées.

 

© JJAder- Fondation Bemberg

 

En parlant de scénographie, cette année vous avez été pour la première fois commissaire d’une exposition, « Même pas peur ! Collection de la baronne Henri de Rothschild » à la Fondation Bemberg à Toulouse, qui présente la collection de têtes de mort de la baronne Henri de Rothschild. C’est un aboutissement pour vous en tant que conservatrice de pouvoir présenter le fruit de vos recherches au grand public dans le cadre d’une exposition ?

Ça a été une chance incroyable, parce que j’ai eu l’occasion de commencer à faire des recherches sur les têtes de mort en 2003 pour l’exposition d’une sélection d’entre elles. J’avais gardé précieusement mes recherches qui m’ont resservies pour un ouvrage sur les collections particulières des Rothschild. À la faveur de la sortie de cet ouvrage, qui est une somme de trois volumes de pratiquement mille pages, le directeur du musée des Arts décoratifs en a pris connaissance et la communauté scientifique a découvert véritablement cette collection. Et quand le directeur du musée des Arts décoratifs a été sollicité par la fondation Bemberg dont il est membre en tant que personnel de musée dans le conseil scientifique, il a proposé cette exposition, et la Fondation Bemberg a sauté sur l’occasion, a trouvé que le sujet correspondait bien à leur politique d’exposition, qui est une politique assez variée. Voilà comment la machine a été lancée et comment j’ai dû m’atteler à ce travail, qui n’a bien sûr rien à voir avec étudier une collection, car il s’agissait là de la mettre en valeur pour une exposition.

 

Miradori dit aussi Genovesino putto endormi sur un crâne ou vanité. Musée Lambinet. Versailles. RMN.

C’était la première fois que vous étiez à la tête d’une exposition, comment êtes-vous passée d’un travail de recherche à la transmission au grand public ?

D’abord il a fallu réfléchir à la façon dont on pouvait présenter les œuvres, parce que l’ensemble de la collection est très inégal. Il y a beaucoup d’objets fragmentaires ou très petits et très similaires, qui n’ont pas individuellement un intérêt fou, ce qui compte c’est l’effet de masse. Pour l’exposition au public, il importe de ne pas montrer de manière lassante des petites têtes de mort qui se ressemblent et qui ne sont pas très belles, mais il faut impérativement qu’elles figurent dans le catalogue. En mélangeant ces deux problématiques qui sont connexes mais pas liées, et surtout en discutant avec le scénographe (Hubert le Gall), a été élaborée une scénographie qui permet de comprendre d’emblée les fonctions de certains des objets en les regroupant. Donc ça, ça a été vraiment très agréable, au début j’avais pensé à regrouper les objets par typologie, les objets religieux, les objets un peu plus neutres, les bijoux, et par fonction également puisqu’on pouvait discerner quelques groupes, mais malgré tout c’était assez difficile. Les propositions du scénographe m’ont donc vraiment aidée à élaborer cette pensée et ce parcours, en proposant que dans les vitrines soient regroupés parfois une vingtaine d’objets sur le même thème, avec une scénographie très forte qui permet, je crois, d’un coup d’œil de comprendre la fonction de l’objet. Ça a été une expérience vraiment très intéressante, favorisée notamment par la bonne entente avec le scénographe. Et j’ai décidé très vite qu’il était extrêmement bénéfique d’avoir cette scénographie telle quelle dans le catalogue. Pour les photos de vitrines les objets sont assez petits mais les plus beaux ont été extraits et font parfois l’objet de notices détaillées.

Le fait que certains objets étaient difficilement compréhensibles si exposés tels quels nous a poussé à réaliser des petits films. Il y a une épingle à cravate qui claque la mâchoire et qui roule les yeux, le film de quelques secondes permet d’en comprendre le mécanisme. Ce film qui est présenté sur une tablette au sein de l’exposition à côté des objets. Il y a également un pommeau de canne qui tire la langue et qui roule les yeux. J’ai vraiment été contente de pouvoir m’appuyer sur la technologie pour une présentation plus dynamique et plus vivante, qui apporte de la nouveauté parce que c’est tout même assez rare dans une exposition qu’on ait de l’animation. D’autre part pour mieux comprendre certains objets à deux faces, on a imaginé de faire tourner les objets sur des axes, avec des petits moteurs électriques dissimulés dans la vitrine. De même, des miroirs ont été utilisés pour embrasser du regard l’ensemble des parties de l’objet.

 

© Felipe Ribon

 

Vous vous intéressez de près aux collectionneurs, c’est un des sujets qui vous passionne et vous avez notamment eu l’occasion d’en étudier. Après avoir mené cette étude de la collection, de la vie et de la personnalité de la baronne Henri de Rothschild, pourriez-vous nous dire si vous avez décelé des caractéristiques propres aux femmes collectionneuses, et des différences par rapport aux hommes collectionneurs que vous connaissez ?

C’est vraiment difficile à dire parce que je ne connais pas très bien les collectionneuses femmes de la même époque, en tout cas ce qui est certain c’est que le type d’objets que la baronne collectionne est singulier et en général les objets macabres sont collectionnés par les hommes. Pour le moment, je n’ai jamais rencontré dans mes recherches de femme qui collectionne les objets macabres. La baronne Henri de Rothschild est pour le moment unique. D’autre part, il est certain qu’elle se démarque des femmes Rothschild collectionneuses, parce que les objets qu’elle collectionne ont un pouvoir symbolique extrêmement fort. Parmi les femmes collectionneuses chez les Rothschild, qui sont quelques unes, la baronne Charlotte qui n’est autre que la grand mère du mari de la baronne Henri de Rothschild, a une réelle fibre artistique, elle a été peintre, a beaucoup dessiné, a collectionné la peinture principalement, donc un sujet de collection somme toute assez banal. Mais il y a d’autres personnalités qui sont d’ailleurs un peu plus proches en âge de la baronne Henri de Rothschild, comme la baronne Alice, qui était célibataire, sans enfants, contrairement à la baronne Henri qui avait un mari, des enfants, des petits-enfants. Elle a collectionné de manière thématique les pipes et boîtes d’allumettes, mais si je puis dire c’est une application moins importante dans la mesure où il n’y a pas de réflexion symbolique, spirituelle, religieuse, philosophique, qu’il pourrait y avoir derrière le fait de collectionner des têtes de mort. Le fait que la baronne Henri de Rothschild collectionne des objets de qualité relativement médiocre, je ne vais pas généraliser mais sur ces 180 objets il n’y en a pas énormément qui devaient avoir une valeur marchande considérable, beaucoup sont fragmentaires, et stylistiquement sont peu intéressants, il m’a semblé que cela pouvait être le signe d’une collection et d’un esprit de collectionneur qui n’a rien à voir avec les autres collectionneurs ou collectionneuses puisque peut-être cela voudrait dire que cette collection vise plus à se moquer du phénomène même qu’est la collection et peut-être même de ce que sont les collections des Rothschild, en général extrêmement prestigieuses, et vues comme telles par le public. Mais ce ne sont que des hypothèses puisque n’ayant pas eu accès aux archives de la famille de la baronne Henri de Rothschild, ne sachant d’ailleurs pas de quoi elles seraient faites, je me suis contentée d’émettre des hypothèses et de les formuler dans le catalogue, sans avoir aucune certitude.

 

© Felipe Ribon

 

Est-ce le caractère insolite de cette collection de têtes de mort qui vous a attirée, ou le fait que sa propriétaire soit une femme ?

Ce n’est pas du tout le fait que ce soit une femme qui a été ma motivation première, pour la bonne raison qu’il y avait une mauvaise compréhension au sein du musée de ce qu’était cette collection, et parce qu’on pensait que c’était la collection du baron. J’ai moi-même longtemps pensé que c’était la sienne, car dans les fiches d’œuvres il était écrit alternativement « baron » ou « baronne », et « baronne Henri » avait été souvent transformé en « baron Henri », par une méconnaissance de ce qu’est la civilité et du fait qu’on appelait au début du XXème siècle par convention une femme par le prénom et le titre de son mari féminisé. Ce n’est donc pas du tout l’aspect de collectionneuse femme qui m’a attirée d’emblée, c’est vraiment la singularité des objets.

 

Pouvez-vous nous parler de vos projets en cours ?

J’ai comme projet d’une part de réaliser un guide d’aide à la visite pour une autre collection composée de 250 flacons et objets liés au parfum exposée au musée. Ces objets ont été légués par un collectionneur né en 1884, donc dix ans après la baronne Henri de Rothschild. Je l’ai étudié de manière relativement approfondie dans le cadre d’un travail universitaire. Les cartels ne sont pas satisfaisants donc je compte réaliser un petit livret d’aide à la visite qui serait le début d’une publication de cette collection. D’autre part je continue à amasser un nombre toujours croissant de documentation sur le thème de la vanité puisque le musée des Arts décoratifs souhaite réaliser une exposition à plus grande échelle sur le thème de la vanité, dans laquelle serait bien sûr réintégrée la collection de la baronne Henri, qui sinon n’est pas présentée dans les collections permanentes du musée à l’exception de six objets. L’exposition aborderait d’une manière qui reste à définir tous les domaines de la création artistique, en particulier les arts décoratifs, mais il y aurait aussi bien de la mode, de la publicité, des jouets. Ce serait donc une exposition relatant d’un phénomène de société qui couvrirait une période très vaste, probablement depuis l’apparition du phénomène de la représentation de la mort et de la tête de mort, c’est-à-dire le XVIème siècle, jusqu’à nos jours.

 

Sophie Motsch, © Luna Violante

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